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“Ne cherchez plus, nous avons la solution !” - La décriminalisation des drogues comme réponse à la surpopulation carcérale
Thomas Castel et Flavia Purdela
La politique répressive menée en matière de drogues continue de produire des effets désastreux. En multipliant les poursuites, en durcissant les peines et en ciblant prioritairement les consommateurs, le gouvernement alimente une surpopulation carcérale déjà hors de contrôle. Les prisons belges, où des centaines de personnes dorment à même le sol et où les infrastructures se dégradent, ne peuvent plus absorber les conséquences de cette stratégie. Pourtant, l’exécutif persiste, proposant des solutions ponctuelles comme les bracelets électroniques ou le renvoi de détenus étrangers, sans jamais s’attaquer aux causes profondes de la crise. Or celles‑ci sont connues : la criminalisation des usagers, qui représente une part majeure des incarcérations, surcharge la justice, aggrave l’insécurité et cible surtout les populations les plus précarisées. À l’inverse, les pays ayant choisi la voie de la décriminalisation constatent des améliorations nettes en matière de santé publique et de sécurité. Alors que la répression a échoué sur tous les fronts, une approche fondée sur la décriminalisation, la prévention et les soins apparaît comme la seule voie cohérente pour sortir de l’impasse actuelle.
La surpopulation carcérale est endémique depuis 30 ans, et les mesures proposées par le gouvernement sont largement insuffisantes pour y remédier. Une fois n’est pas coutume, nous voudrions changer de méthode pour venir en aide à l’exécutif en lui proposant une solution simple, nécessaire et peu coûteuse - une approche «orientée solution», pour utiliser leur vocabulaire. Celle-ci est applicable rapidement, libèrera des centaines de places, diminuera la délinquance et pourra même remplir les caisses de l'État - un argument qui devrait à lui seul enthousiasmer notre gouvernement. On s’étonne que personne n’y ait pensé plus tôt : il suffit de légaliser la consommation de drogues.
L’idée mérite d’être sérieusement envisagée, tant l’incarcération des consommateurs de drogue constitue l’une des causes majeures de la surpopulation carcérale. Plus d’un tiers de la population pénitentiaire belge est liée aux faits de stupéfiants, ce qui nous octroie la première place du podium sur les 46 pays du Conseil de l’Europe. En comptant les détentions préventives, ce taux monte à 50%. La décriminalisation des stupéfiants aurait donc des effets immédiats sur la surpopulation carcérale.[1]
Cette débauche de moyens et de vies brisées est d’autant plus absurde qu’il n'existe pas de lien entre une politique prohibitionniste et la réduction de la consommation. La répression ne fait qu’aggraver l’insécurité en intensifiant la course aux armements entre police et trafiquants. Car incarcérer un dealer sans s'attaquer aux causes profondes du trafic ne fait que créer un appel d'air : la place laissée vacante devient aussitôt un enjeu de violence entre concurrents. La répression n’empêche pas les fusillades, elle en est la cause.
Si la politique répressive échoue à produire le moindre effet positif, elle réussit très bien à générer de nombreux effets secondaires contre-productifs. Elle fait obstacle à la prévention et aux soins. Elle retarde la prise en charge médico-sociale. Elle entrave les services d'analyse de stupéfiants, ce qui permet la circulation de produits coupés, frelatés, contaminés et parfois mortels. Elle marginalise les consommateurs et les précipite dans l’isolement social et la précarité. Elle augmente les petits larcins et les comportements à risque… Nous pourrions continuer longtemps l’énumération. En un mot comme en cent, elle accroît le risque là où elle prétend le réduire.[2]
Malgré l’importance des moyens investis, quand la répression frappe, elle frappe les mauvaises cibles. En réalité, environ 1 seul consommateur sur 20 fera l’objet d’une réaction pénale formelle. Et là, pas de mystère : alors que la consommation des classes supérieures de la société est largement tolérée, la répression va toucher avec grande dureté les populations les plus pauvres et racisées. Celles-ci se retrouvent confrontées à une profonde injustice, puisqu’elles sont les seules à faire l’objet de contrôles, fouilles, confiscations, amendes, violences et peines de prison. Cette situation génère violence, exclusion et stigmatisation, renforçant les conditions qui favorisent les troubles de l’usage de drogues, alors même que cette répression prétendait les combattre.[3]
Il en résulte que la plus grande partie des effets négatifs attribués aux drogues relèvent d'effets secondaires des politiques publiques prohibitionnistes. Celles-ci prétendent lutter contre des phénomènes qu'elles ont elles-mêmes créés - ce qui, loin de poser problème, fournit le prétexte commode d'une fuite en avant sécuritaire sans fin. On déplore les effets dont on chérit les causes.
Or, la prison est bien le dernier endroit où devraient se trouver les consommateurs. La drogue est y autant - voire plus - disponible qu’à l’extérieur, car elle offre une «paix chimique» qui calme les tensions. Les conditions de consommation n’en sont que plus dangereuses : absence de matériel adapté, usages cachés, espaces confinés, partage de produits… L’offre de soin, la réduction des risques et la prise en charge des problèmes d’addictions sont largement insuffisantes. Les détenus présentent des assuétudes plus marquées à leur sortie qu’à leur entrée en détention. Les conditions imposées par la justice impliquent la plupart du temps une impossibilité d’être accepté en centre de soin, en cure de désintoxication et de bénéficier d’un accompagnement médico-social adéquat. Le choc carcéral, la stigmatisation et les obstacles de la sortie de prison entraînent alors une récidive importante des consommateurs et des re-consommations presque systématiques.[4]
Cette situation est d’autant plus injuste que la consommation de drogue est un crime sans victime.[5] Quant à la dépendance, elle est moins une défaillance morale qu'un débouché prévisible dans une société qui valorise la performance, la compétition et les plaisirs immédiats. L'alcool, le tabac et certains médicaments présentent des risques comparables, voire supérieurs, sans que leurs usagers soient pour autant menacés d’emprisonnement.[6]
Bien qu’il soit souvent plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin de la prohibition, le maintien de ce système n’est pas une fatalité. Cette politique fait désormais largement consensus dans la communauté scientifique, et est appliquée au cannabis dans des pays aussi peu suspects de laxisme que l’Allemagne, la Suisse, le Luxembourg, le Canada, les Etats-Unis, l’Uruguay… Les pays qui ont décriminalisé et accompagné leur politique par une prise en charge globale, comme le Portugal, pionnier de l’approche des drogues par la santé publique, enregistrent des progrès remarquables en terme d’overdoses, de décès, de VIH, et de coût social de l’usage de drogues). La consommation n’y augmente pas, elle tend même à diminuer.[7]
Bien sûr, la décriminalisation seule n’est pas la panacée. Elle doit s’accompagner d’une régulation du marché des drogues, de politiques de prévention et de soins. Décriminaliser le cannabis seul peut être une première étape nécessaire et consensuelle, même si cela s’avèrera insuffisante à long terme. Mais cela permettra de dégager des moyens financiers considérables pour les réinvestir dans le soin et la prévention, et de mettre fin à l’une des plus grandes injustices pénales de notre temps. Chaque personne enfermée pour consommation de drogue est une personne de trop. Les traités internationaux n’y font pas obstacles. Pour un gouvernement qui prétend préférer les ingénieurs aux poètes, c’est la solution la plus rationnelle.
Co-signé par :


[1] Guillain, C. (2024, 26 juin). Évolutions récentes concernant la répression en matière de drogues. Texte présenté lors de la journée mondiale d’action de Support. Don’t Punish. Bruxelles.
[2] Van der Linden, N. (2025). De l’échec du répressif aux approches alternatives. La Revue Nouvelle, 253(3), 70-83. https://doi.org/10.3917/rn.253.0070.
[3] «Réforme des politiques relatives aux stupéfiants» (s.d.) , Amnesty International. URL : https://www.amnesty.org/fr/what-we-do/drug-policy-reform/
[4] Vandevelde, S., Vander Laenen, F., Vanderplasschen, W., De Clercq, L., Mine, B., & Maes, E. (2016). Étude évaluative des processus et des effets des Points centraux de Contact, d'Orientation et d'Accompagnement pour usagers de drogue dans les prisons belges : Résumé (Rapport DR70). BELSPO – Politique scientifique fédérale. https://www.belspo.be/belspo/organisation/publ/pub_ostc/Drug/DR70_sum_fr.pdf
[5] Devresse, M.-S. (2003), Construire l’usager : un passage obligé de la gestion pénale des drogues, in KAMINSKI D. (dir.), l’usage pénal des drogues , Bruxelles, De Boeck, pp. 141-158.
[6] Dasinieres, L. (2024, 21 février). La société des addictions. CNRS Le Journal. https://lejournal.cnrs.fr/articles/la-societe-des-addictions
[7] Taymans, O. (2022), « Décriminaliser les usagers de drogues en Belgique : une mesure simple, nécessaire et peu coûteuse », Fédabxl.
